La fève et le chocolat
Produire ne suffit pas. Il faut posséder.
Dans une vitrine de Genève, de Paris ou de Tokyo, une simple tablette de chocolat noir s’échange contre l’équivalent de plusieurs jours de salaire pour la main qui en a fait pousser la fève. Cette fève, le plus souvent, vient de Daloa ou de Kumasi, d’un verger de deux hectares patiemment entretenu par un planteur dont nul client, dans cette boutique, ne saura jamais le nom.
Entre ce verger et cette vitrine, il s’est joué quelque chose qui ne doit rien au climat, rien au talent. Année après année, c’est un système qui décide, à chaque maillon, de qui s’enrichit et de qui demeure pauvre.
Le fait brut, pour commencer : l’Afrique fournit près de 70 % des fèves de cacao du monde. L’Afrique de l’Ouest, à elle seule, en assure environ 60 %, et la Côte d’Ivoire, près de 40 % de la récolte mondiale. Nous sommes, sans rival possible, le continent du cacao.
Et pourtant. Le marché mondial du chocolat pèse aujourd’hui près de 180 milliards de dollars. La Côte d’Ivoire et le Ghana, les deux premiers producteurs de la planète, qui cultivent ensemble la majorité du cacao mondial, en ont perçu, une année récente, environ sept milliards à eux deux. Moins de 5 % de la valeur du produit fini.
C’est cela, le paradoxe de la fève et du chocolat : nous produisons la fève, et nous importons le chocolat.
Le malentendu de la transformation
Beaucoup le diront, et la réponse semble connue d’avance : il faut transformer sur place. Bâtir les usines, broyer, concher, mouler, marquer. Capter la valeur ici plutôt que de la laisser partir à l’état brut. C’est juste. C’est même nécessaire. Mais c’est terriblement insuffisant.
Car la transformation, à elle seule, ne règle rien. Lorsque le broyage se fait en Afrique, l’outil de broyage appartient le plus souvent aux mêmes grands groupes du Nord, et les profits repartent par les mêmes canaux. On peut faire tourner l’usine sur le sol africain sans en posséder ni les machines, ni la marque, ni le réseau de distribution, ni le capital qui les finance. On déplace l’atelier ; on ne déplace pas la propriété. Le geste industriel change d’adresse ; la rente, elle, reste à la sienne.
Là est le cœur du problème : transformer n’est pas posséder. Et tant que nous confondrons les deux, nous bâtirons des usines dont nous ne serons que les ouvriers, sur une terre dont nous ne serons que les fournisseurs.
Il faut donc poser la vraie distinction, celle que l’on enseigne en stratégie et que l’on oublie en politique : il y a la création de valeur, et il y a la capture de valeur. Deux notions distinctes, dont les conséquences sont d’une différence radicale.
La création, c’est ce que nous faisons admirablement : produire la matière, fournir l’effort, alimenter la chaîne.
La capture, c’est la part de cette valeur qui nous revient au bout du compte. Et cette part ne dépend ni de la quantité produite, ni de la sueur versée. Elle dépend de la propriété — de qui détient le maillon où la valeur s’accumule : la marque, le brevet, le réseau, le capital. Celui qui possède ce maillon capte ; celui qui ne possède que la matière première se contente de fournir.
Voilà pourquoi le cours du cacao peut s’envoler, atteindre des sommets historiques, sans que la condition du planteur s’en trouve réellement changée. Le prix de la fève peut tripler ; la structure, elle, ne bougera pas. Et une structure ne se corrige pas par un meilleur prix : elle se corrige en changeant qui possède quoi.
Allons au bout de la logique, là précisément où elle devient inconfortable. Le schéma de la fève et du chocolat n’est pas une fatalité africaine. Il est le résultat d’un choix, répété mille fois, souvent à notre insu : nous finançons ce que nous ne possédons pas.
Nous fournissons la terre, le travail, et jusqu’à l’argent public qui aménage les routes et les ports par où la matière s’en ira. Nous portons le risque. Mais à l’arrivée, nous ne détenons aucune part du maillon qui s’enrichit. Nous avons financé toute la chaîne sans en posséder le sommet. Nous avons vendu la fève, et laissé le chocolat à d’autres.
Ce schéma déborde, et de très loin, le seul cacao. Regardez l’énergie, et les rentes qui se forment en aval, loin du puits ou de la mine. Regardez les données, produites par des centaines de millions d’Africains et monétisées par des plateformes domiciliées ailleurs. Regardez nos matières premières, partout. Le motif est invariable : nous sommes structurellement placés du côté de la production, jamais du côté de la propriété. Du côté de la fève, jamais du côté du chocolat.
C’est ce qui rend, à la longue, le débat habituel si épuisant. On nous somme sans cesse de produire davantage, de produire mieux, de monter en volume. Mais la bonne question n’est pas « comment produire plus de fèves ». Elle est : « comment posséder le chocolat ».
Changer de question, changer de place
Changer de question, c’est changer de place dans la chaîne. Et changer de place n’est pas un slogan : c’est, très concrètement, une affaire de structure financière et de propriété.
Cela signifie que nos États, nos institutions et notre capital cessent d’être de simples fournisseurs de matière et de risque, pour devenir actionnaires des actifs stratégiques qui s’érigent sur notre sol. Non plus en s’endettant pour bâtir ce que d’autres exploiteront, mais en entrant au capital, là où la valeur se loge réellement, et là où elle revient, année après année, à celui qui la détient. Le jour où nous siégerons à la table de la propriété, et non plus à celle de la livraison, la part qui nous revient cessera d’être une miette.
C’est, précisément, le travail auquel je consacre mes recherches et mon énergie : concevoir le mécanisme qui permettra à l’Afrique d’occuper cette place d’actionnaire, avec la discipline financière qu’exige tout capital sérieux et la mesure rigoureuse de ce que l’État y gagne. Je le détaillerai ailleurs, et je le démontrerai bientôt sur un terrain que je connais de l’intérieur, où les chiffres sont publics et le paradoxe éclatant. Mais le principe, lui, tient déjà tout entier dans la fève et le chocolat.
Saluer ce qui se construit déjà
Encore faut-il dire ce qui, sur le continent, a déjà commencé. Car le tableau n’est pas vide. À Abidjan, à Accra, à Douala, à Lagos, des entrepreneurs ne se contentent plus de vendre la fève : ils fabriquent le chocolat, le conditionnent, le marquent, et le posent enfin sur le rayon. Des maisons comme Kimerly, Mon Choco ou Instant Chocolat en Côte d’Ivoire, ‘57 Chocolate ou Niche Cocoa au Ghana, Loumi et Madecasse / Beyond Good ailleurs sur le continent, prouvent qu’il est possible de transformer la fève à quelques kilomètres du verger qui l’a produite, et de la vendre sous un nom africain. Au niveau industriel, la Côte d’Ivoire est devenue, ces dernières années, le premier broyeur mondial de cacao, devant les Pays-Bas[6]. Ce sont des victoires réelles, et il faut les nommer.
Mais il faut, en même temps, mesurer la distance. Le chocolat fabriqué en Afrique représente encore une part marginale du marché mondial, et la grande majorité du broyage continental se fait pour le compte des mêmes multinationales du Nord. La transformation a commencé ; la propriété, elle, n’a pas encore changé de mains. C’est pour cela qu’il faut, à la fois, saluer ces pionniers et refuser de s’en contenter : la marque africaine doit cesser d’être l’exception courageuse pour devenir la norme stratégique.
Et ce qui vaut pour le cacao vaut, mot pour mot, pour le reste. À l’or que nous extrayons sans raffiner. Au pétrole que nous pompons sans transformer. Au coton que nous récoltons sans tisser. Au lithium et au cobalt que nous arrachons à la terre sans entrer dans la batterie. Aux données que nous produisons sans posséder le serveur, ni l’algorithme, ni la plateforme. À chaque fois, le même schéma — et donc, à chaque fois, le même chantier : transformer ici, posséder ici, distribuer sous nos propres marques, retenir le capital qui a financé l’ouvrage. Ce que des artisans du chocolat ont commencé à faire, sur le cacao, doit devenir un réflexe industriel sur toutes nos filières. Encourageons-les. Finançons-les. Achetons-les. Et surtout : copions-les, à grande échelle, dans chaque secteur où l’Afrique se contente encore d’être la matière première du monde.
La fève et le chocolat
Je n’écris pas ces lignes par ressentiment. Je les écris par exigence, et même par une forme d’espérance. Car ce paradoxe n’a rien d’une malédiction. Il n’est inscrit ni dans nos terres, ni dans notre histoire, ni dans nos capacités. Il est inscrit dans une structure et tout ce qui est structurel peut être repensé et réécrit .
Le continent qui produit la fève sait, mieux que quiconque, ce que vaut le chocolat. Il lui reste à décider qu’il le possédera. Tant que nous vendrons la fève sans détenir le chocolat, nous continuerons d’exporter notre valeur en même temps que notre matière. Le jour où nous posséderons la transformation autant que la production, nous cesserons d’être le verger du monde pour en devenir, enfin, l’un des propriétaires.
Sources
Organisation internationale du cacao (ICCO), Quarterly Bulletin of Cocoa Statistics : l’Afrique fournit environ deux tiers à 70 % de la production mondiale de fèves de cacao. Voir également World Cocoa Foundation, From Bean to Bar — Understanding the Cocoa Supply Chain : worldcocoafoundation.org/from-bean-to-bar.
FAO (Food and Agriculture Organization), Statistiques de production agricole, 2024, repris notamment par Fairtrade dans la Cocoa Risk Map : Côte d’Ivoire ≈ 40 % et Ghana ≈ 20 % de la production mondiale — riskmap.fairtrade.net/commodities/cocoa. Voir aussi Hannah Ritchie, Our World in Data, « The chocolate price spike: what’s happening to global cocoa production? », 2024 : hannahritchie.substack.com/p/cocoa-prices.
Estimations convergentes du marché mondial du chocolat à l’horizon 2024-2026, entre 130 et 180 milliards de dollars selon le périmètre (chocolat de détail vs confiserie chocolatée). Voir Grand View Research, Chocolate Market Size, Share & Trends Report (≈ 184,7 Mrd USD à l’horizon 2033) — grandviewresearch.com/industry-analysis/chocolate-market ; Fortune Business Insights, Chocolate Confectionery Market (183,5 Mrd USD en 2026) — fortunebusinessinsights.com.
Boysen, O., Ferrari, E., Nechifor, V. & Tillie, P., « Earn a living? What the Côte d’Ivoire–Ghana cocoa living-income differential might deliver », Food Policy, 2023 — le cacao représente 38,9 % des exportations totales de la Côte d’Ivoire et 16,2 % de celles du Ghana : sciencedirect.com. Banque mondiale, Côte d’Ivoire Economic Update, 2024 : openknowledge.worldbank.org. Voir aussi USDA-FAS, Ghana — Cocoa Sector Overview 2025 et Côte d’Ivoire — Cocoa Sector Overview 2025.
Côte d’Ivoire — Conseil du Café-Cacao, déclaration officielle de juin 2025 : avec environ 750 000 tonnes broyées localement (≈ 50 % de la production nationale), la Côte d’Ivoire est devenue le premier broyeur mondial de cacao, devant les Pays-Bas. Voir Orishas Finance, Transformation locale des matières premières : la Côte d’Ivoire premier broyeur mondial de cacao, 30 juin 2025 : orishas-finance.com ; Fineco, La Côte d’Ivoire, premier broyeur mondial de cacao, 1er juillet 2025 : fineco.info.
European Cocoa Association & BASIC, Comparative Study on the Distribution of Value in European Chocolate Chains — les pays producteurs ne captent qu’une fraction marginale (de l’ordre de 5 à 7 %) de la valeur finale du chocolat : eurococoa.com. Voir aussi Forum économique mondial, Cocoa’s bittersweet supply chain in one visualization, 2020 : weforum.org ; Trase, Mapping cocoa exports from Côte d’Ivoire and Ghana : trase.earth.
Note : les ordres de grandeur retenus dans le texte (≈ 70 %, ≈ 60 %, ≈ 40 %, ≈ 180 milliards USD, ≈ 7 milliards USD, < 5 %) sont des estimations cohérentes avec les sources ci-dessus pour la période 2022-2025. La part exacte varie d’une année à l’autre selon les récoltes, les cours mondiaux et la méthodologie retenue (chocolat de détail, confiserie chocolatée, ou ensemble de la filière).
